Philosophie citoyenne Transmettre
XXII. Le numérique et les technologies servantes
Une technologie est servante quand elle augmente nos capacités, mauvaise quand elle nous dispense de nous relier réellement.
La technologie avance plus vite que notre capacité à décider ce que nous en voulons. Ce n’est pas la technologie qu’il faut refuser, mais son autonomisation : l’idée qu’une innovation serait bonne par elle-même.
La technologie avance plus vite que notre capacité à décider ce que nous en voulons. Faute de critère, nous adoptons tout, puis nous réparons ce qu’elle a défait.
Ma règle d’arbitrage tient en deux mots : primauté humaine. Le numérique est bienvenu quand il renforce l’intelligibilité démocratique, la mémoire commune et la participation ; il devient un problème le jour où il remplace la relation au lieu de la soutenir. Deux biens doivent être protégés comme tels : l'attention humaine, que l’économie de la captation épuise, et la mémoire numérique, sans laquelle une société perd la trace de ses propres décisions.
Je ne refuse pas la technologie, et l’on m’en croira volontiers : j’ai passé vingt ans à concevoir des machines. Ce que je refuse, c’est son autonomisation, c’est-à-dire l’idée qu’une innovation serait bonne par elle-même, indépendamment de ses effets sur l’enfant, le travailleur, le malade, le citoyen et le vivant. J’appelle technologies servantes celles qui acceptent d’être jugées sur quatre questions simples. Renforcent-elles le lien plutôt qu’elles ne le remplacent ? C’est le principe du lien augmenté. Se laissent-elles comprendre et contester par ceux à qui elles s’appliquent ? Aucun système public ne devrait décider de la vie d’un citoyen sans pouvoir lui être expliqué. Restent-elles sous notre maîtrise, données sensibles, infrastructures critiques et capacités de calcul comprises ? Et intègrent-elles leur coût réel, énergétique, écologique et attentionnel, au titre de la sobriété juste ? J’y ajoute une limite que je tiens pour non négociable, la non-substitution du soin : la machine peut aider, alerter, organiser ou traduire, elle ne doit jamais effacer la présence humaine là où celle-ci est fondatrice, auprès d’un enfant, d’un malade ou d’un mourant.
Reste le bien le plus discrètement pillé de notre époque, et je le tiens pour politique au sens strict : l'attention humaine. Une société peut garantir tous les droits formels à ses citoyens et détruire en silence leur capacité à se concentrer, à écouter, à lire un texte long, à soutenir un désaccord sans se réfugier dans le suivant. La captation algorithmique, la surinformation, la comparaison permanente et l’urgence continue ne fatiguent pas seulement : elles rendent impossible ce que la philosophie citoyenne demande, comprendre avant de juger et délibérer avant de décider. Chez l’enfant, l’enjeu est plus grave encore, car l’attention conditionne le langage, la sécurité émotionnelle et les apprentissages ; nous laissons des modèles économiques fondés sur l’addiction organiser le temps de cerveau de nos enfants, et nous appelons cela le progrès. Protéger l’attention, ce n’est pas interdire des écrans : c’est préserver des temps de silence, de lecture, de nature, de jeu libre et de rencontre, et faire de l’éducation à l’attention une politique publique. Sans liberté intérieure, la liberté politique n’est qu’un décor.
Vient enfin ce que le numérique fait de notre héritage, et c’est ici que ce chapitre rejoint le pilier « Transmettre ». Nos actes, nos savoirs, nos archives, nos correspondances, une part immense de notre mémoire commune existent désormais sur des serveurs, dans des formats et sous des licences que nous ne maîtrisons pas. Une civilisation qui a gravé sur pierre, écrit sur parchemin et imprimé sur papier confie aujourd’hui sa trace à des supports dont personne ne garantit qu’ils seront encore lisibles dans trente ans. La mémoire numérique est donc un enjeu de transmission au même titre qu’une cathédrale ou qu’un savoir-faire : ce qui n’est pas conservé, indexé et rendu accessible n’est pas transmis, il est simplement perdu. J’en tire deux exigences convergentes : conserver durablement les traces de nos décisions publiques, condition de l’évaluation et donc de la confiance ; et maintenir la maîtrise nationale de ce qui porte cette mémoire, ce qui n’est rien d’autre que la souveraineté du progrès appliquée au numérique. Un peuple qui loue sa mémoire à autrui a déjà cédé une part de son avenir. Juste une question qui démontre toute la pertinence du Philigénisme : l’État, nos élites, nos institutions ont-ils créé un sanctuaire public de nos identités numériques ? Pensez-vous que notre nation joue son rôle d’anticipation, ou va-t-elle attendre de pouvoir posticiper en urgence ?
Une technologie est servante quand elle augmente nos capacités, mauvaise quand elle nous dispense de nous relier réellement.
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